Cortège de tête et cortège de queue : « avec », « ensemble » ou « contre » ?

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S’il est parfaitement clair pour le « cortège de tête » qu’il ne sert à rien de fraterniser avec les CRS, les embrouilles récurrentes avec les SO et les chefs syndicaux semblent donner lieu à des réactions plus contrastées, souvent au nom de la confusion à ne pas faire entre « syndicalistes honnêtes » et « bureaucrates ». Évidemment, il est toujours plus difficile de faire preuve de lucidité et d’intransigeance vis-à-vis de gens avec lesquels on n’a pas vraiment intérêt à se fâcher. Ainsi d’ailleurs en est-il des syndicats vis-à-vis de la Préfecture. On n’aura pas de meilleurs rapports avec les CRS, mais on peut rêver d’en avoir de plus pacifiques avec ceux avec lesquels on est censés manifester (encore que cet « avec » semble de plus en plus discutable, ne serait-ce que spatialement, dans les manifs). En revanche, il est loin d’être clair pour les syndicats qu’ils « feraient mieux » de s’entendre avec les émeutiers. Il ne faut pas rêver, les syndicats n’ont aucune vocation illégaliste : leur objet reste la négociation ouverte du prix de la force de travail, et, aujourd’hui, il est déjà compliqué pour eux de voir cette fonction simplement reconnue et de pouvoir l’exercer. Ils n’ont donc pas intérêt à se fâcher avec la Préfecture : les syndicats sont des institutions en lien et dialogue permanent avec d’autres institutions, et qui sont d’autant plus tendus sur ce rôle qu’il leur est contesté. D’ores et déjà, la CFDT a plus d’adhérents que la CGT, et les prochaines élections risquent de voir confirmer ce recul. Leur demander de tolérer les émeutiers est à peu près aussi réaliste que de demander à un groupe parlementaire de se prononcer contre la démocratie représentative : dès qu’ils cesseront d’être débordés, il remettront les défilés au pas.

Mais plus largement, et au-delà de la rhétorique du « tous ensemble » des K-Way noirs/chasubles orange, cette problématique atteste de la division des deux cortèges, division générationnelle qui recouvre une division sociale : jeunes lycéens-étudiants-précaires/vieux salariés relativement intégrés. A voir ces deux cortèges dans leur existence spatiale, on a l’impression d’avoir sous les yeux deux époques de la lutte des classes : un gros segment d’emplois relativement stables et garantis par des contrats, compact, organisé, soudé par d’anciens acquis à défendre et la notion d’une « normalité » qui fait norme ; et une zone sociale diverse, mouvante, chaotique, attaquée frontalement par les CRS comme elle l’est par les nouvelles règles du travail, et qui se défend comme elle peut.

Le lien entre ces deux cortèges est leur coprésence dans le même espace, comme ils font partie de la même société, mais leurs perspectives diffèrent en fonction de leurs situations. La défense du Code du travail n’a de sens que pour ceux qui y sont encore soumis, et ne représente pas grand-chose pour tous les « ubérisés » d’aujourd’hui et de demain, qui ne peuvent pas plus refuser l’ubérisation que les syndiqués ne peuvent refuser « l’esclavage salarié » : le travail dans ses conditions effectives est la manière dont nous nous rapportons au monde.

Cette division, qui se trouve à l’état concentré dans les manifestations contre la loi Travail, qui ne représentent évidemment pas l’ensemble de la population française, est tout de même un résumé très dense d’une division plus générale : la fin du modèle des Trente glorieuses, dont il ne reste que des relents idéologiques (la comique revendication des 32 heures en témoigne) et d’anciens acquis en voie de démantèlement, coïncide avec la crise de la restructuration achevée. S’ouvre alors une zone chaotique, où aucune revendication ne sera plus satisfaite, et où les conflictualités sociales s’exerceront tous azimuts.

AC

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