Sur le dépassement des divisions sociales : une réponse à S. Quadruppani

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Serge Quadruppani : (…) L’analyse des forces et faiblesses des trois composantes et de leurs emprunts respectifs est très intéressante, mais le pessimisme foncier du propos ne s’appuie pas sur une démonstration: qu’est-ce qui permet d’affirmer que les divisions sont vouées à s’aggraver et non à se dépasser? Peut-être est-ce dit ailleurs…

Alain Cornebouc : En effet, je n’ai pas développé cet aspect-là. Je peux vous répondre rapidement, mais j’ai d’abord envie de retourner la question : qu’est-ce qui permettrait de dire que les divisions sociales sont vouées à se dépasser ? Parce qu’autant on n’a besoin de rien d’autre que de la description pour affirmer leur existence, autant leur dépassement n’est le plus souvent l’objet que de vœux pieux et de « il faudrait », voire d’appels post-léninistes à « s’organiser », sans qu’il soit jamais dit qui est précisément ce « on » qui devrait s’organiser. La récurrence de l’opposition « unir/diviser » dans les discours de la gauche, de l’extrême-gauche ainsi que des radicaux ne me paraît se fonder que sur des logiques politiques ou identitaires d’appropriation de champ, ce que je qualifie de propagande dans mon petit texte, mais qui sont aussi bien des logiques publicitaires.
Bref. Ce n’est pas par hasard que j’oppose les émeutes de 2005 et le nationalisme, qui, lui, est en capacité d’unir sur des bases réelles, car c’est seulement sur des bases réelles qu’on peut s’organiser, et que ces bases réelles se trouvent toutes prises dans un monde dans lequel la séparation n’est pas une donnée spirituelle ou idéologique, mais matérielle et fonctionnelle : la division du travail, l’Etat, etc. Si le mouvement de 2005 n’a pas été qualifié de « mouvement social », et encore moins de mouvement de jeunes ouvriers ou fils d’ouvriers, ce que pourtant une plate analyse sociologique rendrait très plausible, c’est peut-être regrettable, mais il y a des raisons réelles à ça. Expulser du champ critique le racisme, la concurrence entre travailleurs, le rôle des classes moyennes, les idéologies nationalistes, la division de genre, et toutes les séparations sociales ne nous permet pas pour autant d’unifier ce qui est divisé et ne peut que nous priver d’une compréhension exacte de la situation. Que les classes soient divisées ne nous donne pas deux camps, du type l’Empire et ses esclaves VS ceux qui voudraient s’en débarrasser : on n’est pas dans Star Wars. Chaque segment de classe a ses intérêts propres, qui sont immédiats, et la « communauté de situation » du prolétariat ne peut se trouver qu’abstraitement dans la situation commune d’être soumis au capital, parce que dès qu’on est soumis au capital on l’est de manière séparée, et qu’on n’est rien d’autre, à moins de parler de l’Humain ou de la « tendance au communisme », ce dont une théorie matérialiste doit se passer. Si l’unité du prolétariat est bien l’objet de la révolution, cette unité ne peut se trouver dans ce qu’il est dans le capital : elle ne s’obtient qu’en défaisant les classes et le capital, et donc le prolétariat lui-même. J’ai écrit ailleurs que la tension à l’unité n’est que le fait pour le prolétariat de se heurter à la réalité de sa propre séparation, formule un peu compliquée mais qui donne pour moi la dynamique d’ensemble telle que je la vois. C’est sur cette base théorique générale que s’appuient mes réflexions sur le mouvement du printemps. J’espère avoir répondu à votre question, et désolé d’avoir été aussi long.

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