Quand le « cortège de tête » fait de la politique : considérations acides sur une préface

Cette préface à la traduction allemande du livre Contre la Loi Travail et son monde consiste d’abord en un long bavardage autoréférentiel tendu comme un miroir à celles et ceux qui aimeront s’y reconnaître. C’est évidemment le produit de « discussions collectives », et un développement sur le thème du « tous ensemble », vieux slogan à quoi cette préface peut se résumer. On a là l’expression idéologique la plus banale d’un courant issu de la lutte contre la loi Travail de 2016, qui se qualifie lui-même de « cortège de tête » (ou plus particulièrement de « génération ingouvernable ») tout en n’étant que l’expression de la partie politisée de ce fameux cortège, lequel s’est forcément dispersé et dissous avec la fin des manifestations de 2016. De la diversité tant célébrée de ce cortège ne reste que le bloc gauchiste, seul dépositaire désormais des discours et des interprétations sur ce mouvement, sa fin et ses suites supposées. Ça tombe bien : les discours, il adore ça, le bloc gauchiste.

L’unionisme de gauche identifie en un seul et même continuum les anars et antifas, les syndicats, Mélenchon – promu au passage signe électoral du renouveau de la « vraie » gauche, les luttes de femmes et les luttes contre les violences racistes et policières, sans jamais se demander ce que veulent les uns et les autres, sans écouter ce qu’ils disent en particulier, comment ils se rapportent les uns aux autres, et en posant sans cesse le présupposé de l’Union, sacrée et majuscule. L’intersectionnalité poussée au comble de l’inclusivité articulatoire, en somme. L’analyse est la grande cuillère qui doit touiller la bouillie ainsi constituée pour lui donner sa belle consistance homogène.

Mais les rapports entre ceux qui luttent contre les violences policières et la gauche ne sont pas aussi idylliques (on se souvient de l’embrouille entre la famille d’Adama Traoré et Ruffin, sans même parler des positions plus qu’ambiguës de Mélenchon sur les violences policières), pas plus que n’ont été idylliques les rapports entre Nuit debout et les « casseurs », ni les relations entre les syndicats et les anarco-totos (il est passé où le SO de la CGT, et ses matraques, dans l’analyse unifiante ?), ni d’ailleurs les rapports entre les syndicats et Mélenchon, qui aimerait avoir la direction politique des luttes, ni même entre le « Front social » (cette expression magnifiée de « la base » sous – discrète – étiquette syndicale) et les directions syndicales, etc. Et le bloc gauchiste lui-même n’est pas  très homogène, entre les gentils réformistes de Nuit debout, les enragés révolutionnaires proches du Comité invisible et les inévitables jeunes trotskistes…

Bref, comme toujours, il y a une situation, et elle est compliquée, on l’a bien vu en septembre. Mais tout ce que la préface a à dire des divisions c’est qu’elles doivent être dépassées, et comme elles doivent être dépassées, au fond, elles n’existent pas. Il n’y a finalement dans ce texte qu’un seul « sujet » parmi la « pluralité de subjectivités », et ce sujet est de gauche. En fait, il est LA gauche. Il n’y a pas d’Arabes, de Noirs, de femmes, d’ouvriers sous-payés, de travailleurs précaires, d’employés du privé et de fonctionnaires, d’auto-entrepreneurs et de petits patrons, de Français et d’étrangers, il n’y a que l’Humain (ou « les Gens » de Mélenchon), et l’Humain, comme chacun sait, c’est la Gauche.

Ce genre d’idéologie unioniste risque fort de se casser le nez sur le monde réel et ses divisions effectives, à force de devoir les passer sous silence, et face à toutes ces « complexités » (aka « les luttes de classe ») de trouver dans les urnes de la démocratie la seule synthèse effective possible, comme on le sent poindre dans le texte. Après tout, la démocratie est là pour ça. Le bloc gauchiste devra alors se fissurer nettement et se diviser entre radicaux et démocrates. Ce n’est qu’ainsi que les « revendications spécifiques » pourront, comme il se doit, trouver leur « expression politique », comme il est dit en conclusion, sauf à en rester à des discours purement platoniques sur « le » politique en général, où à se contenter d’enquêter sur la pertinence d’un « revenu social » pour des zones qui comptent 70% de chômeurs. Il y a ceux qui luttent et ceux qui savent comment les luttes doivent « s’exprimer politiquement », et qui sûrement voudront bien faire l’effort de prendre en charge une partie de cette « expression ». Le mouvement de 2016, qui s’est beaucoup rêvé en nouveau Mai 68, est sans doute déjà en train de produire ses July et ses Cohn-Bendit : des carrières se préparent, déjà toutes validées par la « street cred » 2016, encore que les perspectives soient sûrement moins bonnes et les postes à pourvoir plus rares. Qu’importe : après la lutte, comme toujours, les affaires (et leur monde) continuent.

AC

Préface à lire ici : Extrémisme de centre et luttes sociales en France : de la Loi Travail aux élections présidentielles.

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