François Fillon, l’identité nationale et les « Autres »

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La victoire de François Fillon aux primaires de la droite confirme ce qu’on savait déjà : l’élection présidentielle se jouera sur le dos des musulmans de France.

Si, entre tous les pantins qui s’agitent sur la scène vermoulue de ce qu’on appelle la vie politique française, on se souvient de François Fillon, c’est entre autres pour avoir été celui qui en 2010, lorsqu’il était Premier ministre de N. Sarkozy, a porté – puis enterré – le « débat sur l’identité nationale ». Si ce débat a tourné court, c’est qu’il commençait à faire apparaître ce qui en France ne peut exister comme fondement de l’appartenance nationale que de manière inconsciente : être Français, ce n’est pas tant être Auvergnat ou Breton, connaître le théâtre de Molière, les chansons de Brassens ou même simplement être Blanc ou catholique. Etre Français aujourd’hui, c’est surtout ne pas être Noir ou Arabe, ce qui, comme on n’est pas racistes, se résume sous une étiquette : musulman, cette « religion » qui se voit sur la figure.

L’État français, dans sa constitution en Nation, n’a eu de cesse de défaire les identités qui le constituaient, redoublant en cela le mouvement propre du capital, qui défait tout ce qui pourrait exister de rapports sociaux antérieurs et d’allégeances particulières, les reprenant dans son mouvement ou les faisant disparaître, au profit du seul rapport salarial. Ainsi, chacun n’est plus défini que par la place qu’il occupe dans les rapports de distribution. La seule identité adéquate à cet état de choses, parce qu’inscrite dans les rapports de classes, était l’identité ouvrière, aujourd’hui disparue sans retour. L’appartenance nationale, si elle s’inscrit bien dans des rapports existants qui sont aussi des réalités de classe, n’exprime en réalité que la domination d’une classe – la classe qui possède l’Etat parce qu’elle possède tout le reste – sur toutes les autres.

Et donc, en 2010, a eu lieu le « Séminaire gouvernemental sur l’identité nationale », que Le Monde du 8 février résume ainsi : « Il y a eu l’intervention de Nadine Morano, la secrétaire d’Etat à la famille, et son portrait du jeune musulman parlant verlan, casquette à l’envers et sans emploi, celle de l’ancien garde des sceaux Pascal Clément expliquant que, « le jour où il y aura autant de minarets que de cathédrales en France, ce ne sera plus la France », de Jean-Claude Gaudin, le maire de Marseille responsable de l’UMP, évoquant le « déferlement des musulmans » sur la Canebière, ou encore celle d’André Valentin, le maire UMP de Gussainville, qui lors d’un débat public avait déclaré à propos des musulmans ; « Il est temps qu’on réagisse parce qu’on va se faire bouffer. » »

Hormis ces intéressantes considérations,  et l’intervention de Frédéric Mitterrand citant en ouverture Charles Trénet et Maurice Chevalier, ce « Séminaire gouvernemental »  n’aura rien trouvé à dire sur ce que signifierait, aujourd’hui, une telle chose qu’être Français. Et qui pourrait en dire quelque chose ? Tout ce qui subsiste aujourd’hui de l’identité française se trouve dans les offices de tourisme, sous la forme de cadeaux-souvenirs fabriqués à Taïwan. Que les Français ne sachent pas qui ils sont, il n’y a rien d’étonnant à ça : en France, même les bistrots ne sont plus ce qu’ils étaient.

Mais si lors de ce comique « séminaire gouvernemental » rien n’a été dit de ce que seraient la France ou les Français et leur supposée « identité », il a, comme on l’a vu, beaucoup été question des Autres, de ceux qui, justement, ne seraient pas Français. Car même si on ne sait pas bien en quoi elle pourrait consister, il apparaît que l’identité française, c’est précisément, et de manière définitoire, ce qui est menacé. Dès lors, l’existence de ce pays ne tient plus qu’au risque de sa disparition. Tout ça pourrait paraître manquer de consistance, mais heureusement, la présence matérielle de l’Autre – on s’en souvient : « le bruit et l’odeur » – nous ramène sur la terre ferme : l’étranger nous reterritorialise, dirait Deleuze sur Canal+.

Cette identité, qu’on serait bien en peine de définir, prend alors consistance d’être menacée : en ce sens, il ne s’agit pas tant de discriminer les Autres que de faire exister les Uns ; mais on ne peut les faire exister qu’en discriminant. Car pour résumer, si on ne peut pas vraiment mieux traiter les Uns, on peut tout de même traiter plus mal les Autres, de manière à ce que les Uns finissent par s’en croire favorisés : c’est là la grosse ficelle sur laquelle la classe politique au complet ne cesse de tirer depuis des années.

Mais il faut tout de même rappeler que si le débat de 2010 sur l’identité nationale n’a guère été productif, le tout nouveau ministère de l’Immigration, de l’intégration et de l’Identité nationale de l’époque, a, lui, bel et bien fait son travail : quotas de reconduites à la frontière d’étrangers en situation irrégulière, généralisation des rafles policières et des contrôles au faciès, durcissement des conditions d’obtention du droit d’asile et de la nationalité, entre autres « avancées », se sont alors généralisés, et restent aujourd’hui la règle.

La campagne pour la présidentielle de 2017 sera à l’image de ce « débat sur l’identité nationale » de 2010, et à celle de la controverse de l’été 2016 autour du burkini : une risible pitrerie sur le plan des discours, aux conséquences politiques, c’est-à-dire policières, immédiatement palpables pour certains. Tout cela, on le sait bien. Mais la vraie question est : que feront les Autres ? Car toute division pose les conditions d’une lutte, et ce n’est que dans la multiplication des conflits que les identités auxquelles nous sommes assignés pourront se défaire. Que la lutte ne soit possible qu’à partir de ce qu’on est réellement dans ce monde implique le risque permanent de rester pris dans les catégories imposées par l’ennemi.

AC

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