Une réponse à « Réflexions sur la communisation »

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Cette lettre ouverte est une réponse au texte de Peter Vener « Réflexions sur la communisation », disponible sur le site DNDF. (http://dndf.org/wp-content/uploads/2012/08/R%C3%A9flexions-sur-la-communisation.pdf)

Salut,

Comme annoncé, j’ai pris le temps de lire plus en détail tes Réflexions sur la communisation. Je pense décidément que tu n’as pas, quant à toi, pris le temps de te pencher réellement sur ce que tu voudrais critiquer. Je te répondrai donc sur la base de ce que sont les positions les plus générales et les plus partagées sur la communisation, notamment au travers de ce qui est dit dans Sic, sans trop prendre en compte les divergences et les questionnements en cours de cette (ces) théorie(s).

Et comme il faut bien commencer quelque part, je te cite :

« L’auteur de Qu’est-ce que la communisation ? pousse le bouchon très loin en affirmant sans rire que l’idée de période de transition fut commune à toutes les tendances issues de la dissolution de l’Internationale, à partir des années 1870, à l’exception de poignées de francs-tireurs. Même Trop Loin rappelle que des anarcho-communistes comme Kropotkine, dans La conquête du pain, étaient hostiles à la notion de transition, en particulier aux mesures du même nom telles que les bons de travail, puisqu’elle impliquait le maintien du pouvoir d’Etat nécessaire pour qu’elles soient réalisées. »

Tu fais sans doute référence à ce passage :

« Il faut noter cependant que cette idée de période intermédiaire est plus large que celle, strictement marxiste, de « dictature du prolétariat » car à divers titres les réformistes (qui comptaient sur une prise de pouvoir par les urnes) et même les anarcho-syndicalistes (qui pensaient à une prise de pouvoir par les structures syndicales) ne se situaient pas en dehors de ce cadre de pensée. Pour eux aussi c’était la victoire du prolétariat, soit démocratiquement, avec les organes de l’Etat, pour les réformistes, soit par la lutte, avec ses organes propres (les syndicats), pour les anarcho-syndicalistes, qui donnait à celui-ci le temps pour que sa domination nouvelle transforme la société. »

Le problème, en réalité, pour les « communisateurs », est moins celui de l’appropriation ou de la destruction de l’Etat, dans l’ancien cycle de lutte, que celui de cette appropriation ou destruction par la classe prolétarienne, sur la base de sa propre existence de classe dans le MPC : le prolétariat dans son action ne pouvant s’appuyer que sur ce qu’il est dans le capital, il a besoin de « temps », dit LdM, (de « temps », c’est-à-dire d’une quelconque transition, montée en puissance de la classe dans le capital ou prise du pouvoir politique) pour devenir autre chose, pour s’abolir en tant que classe, en réalité en devenant classe dominante (ou « classe unique », chose inconcevable dans la définition marxiste des classes n’existant que par leurs antagonismes), comme classe du travail. Ce qui caractérise la période programmatique (et aussi en réalité l’impossibilité de ce programme à se réaliser), où sa situation dans le MPC permettait au prolétariat (et à ses représentants, sociaux-démocrates mais aussi révolutionnaires) de concevoir son pouvoir et son unité en tant que « classe des producteurs ». Cette conception, « transition » mise à part, était aussi bien celle de Marx que de Bakounine et de l’ensemble du mouvement ouvrier. C’est toute la question du programmatisme, comme période de la relation de classe. Cette conception programmatique est en effet théoriquement attribuée à (et caractérise historiquement) l’ensemble du mouvement ouvrier, de la première Internationale aux conseillistes, jusqu’à la restructuration des années 1970, de façon différente voire antagonique et conflictuelle, mais en tout cas ne se résume pas à la seule question de l’Etat, mais découle de ce qu’est la classe dans le capital, qui permettait de la penser comme « sujet révolutionnaire », dans cette période de la lutte de classes. Après, historiquement et dans les textes, on peut trouver toutes sortes d’inflexions et de problématiques, bien sûr. On pourrait prétendre par exemple que les « milieux libres » et autres phalanstériens étaient pour une sorte d’immédiateté du communisme, en voulant le vivre ici et maintenant. On appellerait plutôt ça de l’alternative, mais bon, le mouvement ouvrier n’a jamais été une masse uniforme, et les conseillistes ne sont pas les bolcheviks. Ce qu’indique d’ailleurs LdM dans la suite immédiate de la citation qui précède, que tu n’as manifestement pas eu envie de lire :

« Ce sont des dissidents des deux camps, dissidents chez les anar­chistes et dissidents chez les marxistes, qui ont progressivement élaboré une théorie de la révolution et du communisme qui soient immédiats. C’est à partir de leurs explorations théoriques d’alors que l’on peut, dans la période actuelle et avec le recul que nous donne la transformation ré­cente du capitalisme, comprendre que le communisme ne peut être que la disparition simultanée des classes sociales et non la victoire, même transitoire, d’une classe sur une autre. »

Mais là n’est pas vraiment le problème, il ne s’agit pas simplement d’une querelle historique.

Le problème est que tu bloques, comme l’amusant Guillon, sur cette question de la transition, parce que tu n’abordes pas la question du programmatisme, ni celle de la restructuration (le mot n’apparaît même pas dans ton texte…) qui ouvre le cycle de luttes dans lequel nous sommes, propositions théoriques dont découlent les positions « communisatrices », et que donc, d’emblée, tu passes à côté de ce que tu voudrais critiquer. En tout cas, je ne vois pas dans ton texte que soit comprise cette articulation entre périodisation de la relation de classes et production du communisme dans la période actuelle. On a plutôt l’impression que selon toi les « communisateurs » seraient idéologiquement « contre » toute phase de transition, comme les anarchistes que tu cites, auquel cas il est certain qu’on n’aurait rien « inventé » d’autre que lesdits anarchistes. Sauf qu’il ne s’agit pas d’« inventer » un nouveau programme garantissant la réussite du « projet révolutionnaire », mais bien de caractériser la période dans laquelle nous sommes, et de définir, dans cette période, ce qu’est la contradiction capital/prolétariat. Et cela, tu sembles ne pas le saisir. Incompréhension qui donne des formules comme :

« Selon Sic (Les prolétaires) ne devraient plus tenter de s’ériger en classe dominante, mais entamer leur propre dissolution, sous peine de recréer des instances de représentation qui finiraient, comme toujours, par exercer leur pouvoir sur eux, donc à reformer l’Etat. »

Les prolétaires ne « doivent » rien du tout « sous peine » de que dalle. On ne prescrit ni n’interdit rien au prolétariat. On n’a pas comme slogan « Prolétaires de tous les pays auto-abolissez-vous ! » Ce qui ne veut pas dire que l’on n’ait pas à faire la révolution et qu’elle découle d’elle-même de la Très Sainte Contradiction prolétariat / capital, mais ne veut pas dire non plus qu’elle résulte d’un quelconque projet idéologique qui pourrait être formulé en laboratoire, hors du moment de sa réalisation. La révolution ne survient pas n’importe quand, n’importe comment, mais dans un moment de crise du rapport d’exploitation, et c’est en cela que ce n’est pas un projet, mais il n’existe pas un seuil qui serait ce moment (des conditions objectives), et encore moins un niveau de conscience ou d’organisation préalable de la classe qui permettrait de le franchir (des conditions subjectives). Cette formulation montre en tout cas que tu n’as pas saisi ce qui constitue le noyau de la théorie de la communisation, et que tu en restes aux anciennes catégories « marxistes » héritées de l’ultra-gauche, catégories sur lesquelles tu tentes tout au long du texte de rabattre la théorie de la communisation. Mais encore une fois, comprendre ceci pour éventuellement le critiquer implique de prendre au sérieux les notions de programmatisme, de restructuration, etc., sans lesquelles ces idées peuvent facilement apparaître comme de simples affirmations doctrinaires, notamment dans le texte de LdM (parce que ce sont des conclusions qui y sont présentées, et pas la théorie elle-même dans son développement), ce qui implique de se pencher un peu sur les textes originaux, et notamment d’avoir si ce n’est l’« héroïsme », mais plus simplement l’honnêteté intellectuelle de « supporter la logomachie et le verbiage de Théorie communiste », simplement pour se donner les moyens de la critique. Mais bien sûr, puisque ce n’est que de la logomachie et du verbiage, à quoi bon… On s’en passera donc, puisqu’on a la version digest avec Qu’est-ce que la communisation, ce qui est bien pratique, puisqu’avec ce texte (qu’on lit quand même un peu à moitié aussi) on peut tout critiquer sans avoir rien lu. Puisque de toute façon, c’est illisible. Et qu’au fond, ça ne veut sans doute rien dire.

Ce qui, je te l’avoue, commence à passablement me gonfler comme attitude. Pour moi, la théorie de TC est un problème – un souci – depuis bientôt quinze ans (depuis en particulier, le mouvement des chômeurs de 1998, qui a été pour moi comme pour d’autres, la porte d’entrée dans cette théorie), et je suis passé par toutes sortes de phases dans mon rapport à cette théorie, on en a souvent parlé, mais je ne l’ai jamais traitée par-dessus la jambe, simplement pour m’en débarrasser (encore que j’aie eu aussi cette tentation, par moments, je dois dire). Il n’en reste pas moins que lors du mouvement des chômeurs, ce que disait le « verbiage logomachique » de TC m’a permis d’aborder théoriquement et concrètement cette lutte à laquelle je prenais part, que cette théorie entrait pour moi en résonance avec la lutte, qu’elle était efficace. Ceci pour indiquer que je ne te parle pas de théorie en chambre ni de spéculations téléologiques. Je te concède que c’est parfois difficile à lire et ardu et parfois alambiqué pour un œil superficiel, mais c’est aujourd’hui pour moi absolument incontournable, qu’on y adhère ou qu’on veuille la critiquer (on peut aussi simplement s’en foutre, mais c’est autre chose), ce qui dans les deux cas doit être fait avec un minimum de cohérence. Aujourd’hui, je considère que cette théorie est en voie de trouver le dépassement du déterminisme « marxiste » que tu dénonces, et que j’ai en mon temps critiqué, notamment avec le concept en développement de « conjoncture » (texte de RS sur le site du Sic meeting, si ça te tente). Mais ce qui me fatigue aujourd’hui dans le rapport de certains avec cette théorie, c’est non seulement le rabâchage idéologique de thèses mal comprises et mal digérées de la part de certains « partisans de la communisation », mais également et surtout le dénigrement systématique de la part de gens qui ne se sont pas vraiment donné la peine de se pencher réellement sur la production théorique en question.

Je le répète, tu passes à côté de ce que tu tentes de critiquer, ne serait-ce qu’en ne prenant pas en considération la périodisation de la relation de classe capitaliste, élaboration théorique sur laquelle repose en grande partie la théorie de la communisation, sans laquelle on ne peut comprendre réellement ce qu’implique l’absence de nature révolutionnaire du prolétariat, ni l’immédiateté du communisme, etc. C’est cela que tu aurais dû critiquer, pour attaquer la théorie en son cœur, au lieu d’inventer une théorie qui n’existe nulle part pour qu’elle corresponde aux critiques que tu as envie d’en faire. C’est simplement cette incompréhension qui rend « impensable », comme dit l’impensable Guillon, la théorie de la communisation, qui n’est « impensable » que pour ceux qui n’y ont pas du tout pensé, et refusent de toute façon de le faire, soit par indifférence, soit par pure flemme. Mais dans ce cas-là, à mon humble avis, il vaudrait mieux soit se mettre au boulot et faire à fond cette critique, si on trouve ça nécessaire pour une raison ou une autre, soit fermer sa gueule et laisser les autres bosser.

On continue…

« Mais la question des forces productives elles-mêmes, prétendue base indispensable à la réalisation du communisme intégral, reste en suspend. Elle est occultée par celle de la gratuité, dont la généralisation est présentée dans l’éditorial de Sic comme « unification de l’activité humaine ». Or, dans l’optique communiste, la gratuité fut et reste, en règle générale, le synonyme de la satisfaction des besoins sans passer par la médiation du marché. Y compris le marché du travail. Elle ne préjuge donc pas du sens donné aux activités et aux relations que les êtres humains réalisent et tissent, à la fois entre eux et avec le monde qu’ils n’ont pas créé, mais dans lequel ils évoluent et qu’ils transforment. »

Ce qui fait allusion au passage suivant :

« Dans le cours de la lutte révolutionnaire, l’abolition de l’État, de l’échange, de la division du travail, de toute forme de propriété, l’extension de la gratuité comme unification de l’activité humaine, c’est-à-dire l’abolition des classes, des sphères privée et publique, sont des « mesures » abolissant le capital, imposées par les nécessités mêmes de la lutte contre la classe capitaliste. La révolution est communisation, elle n’a pas le communisme comme projet et résultat. » (Edito sic)

La question n’est pas celle des « forces productives ». La communisation ne se fait pas « sur la base des moyens de production existants », c’est-à-dire encore une fois n’est pas réappropriation des moyens de production par le prolétariat, n’est pas la victoire du travail sur le capital, mais l’abolition des deux, parce qu’elle est l’abolition du rapport social qui constitue ces deux pôles. La « gratuité » n’est qu’un moment de l’abolition de ce rapport social, c’est une nécessité parmi d’autres dans la lutte révolutionnaire (nécessité pas au sens « inéluctable », mais au sens « survie »). S’il y a finalement communisme la notion même de gratuité n’a évidemment plus aucun sens, elle l’aura perdu en chemin. La gratuité n’est pas un « projet communiste » qui serait défendu par les « partisans de la communisation ». Elle n’est en aucun cas le contenu d’un quelconque projet communisateur, comme tu sembles le croire. Elle n’existe à un moment de la lutte révolutionnaire que parce qu’on arrête de payer et de faire payer, et qu’on le sait et qu’on le défend, et elle n’a de sens que parmi toutes les autres « mesures » qui devront bien être prises, car ici « prendre des mesures » signifie simplement faire la révolution, c’est-à-dire faire ce qu’on peut faire quand la valeur ne circule plus et qu’on ne veut plus qu’elle circule.

Quant à l’« extension » de ces « mesures communisatrices », elle signifie d’une part la lutte des révolutionnaires contre leur propre écrasement, et d’autre part la mise en résonance de ces « mesures » non pas seulement avec les « nécessités matérielles » mais également avec les nouveaux rapports qui se créent dans le cours de la lutte, donc l’extension de ces rapports, simplement pour pouvoir continuer la lutte, et ces deux aspects sont identiques. Cela ne présume en rien du succès ni du caractère « inéluctable » de la chose. L’écrasement est toujours possible, ou simplement le rétablissement des vieux rapports d’échange, ce qui est une autre forme d’écrasement. L’exemple des bons de travail que tu cites, et qui rétablissent un système d’équivalence travail /consommation, c’est-à-dire non seulement nécessitent une domination étatique ou bureaucratique mais rétablissent la valeur, montre que des problèmes se posent, et bien concrètement pour le coup, et que les révolutionnaires ne sont pas une masse uniforme et consensuelle : il y a toujours lutte dans la lutte. A moins de croire en l’union des « subjectivités » enfin réconciliées, par-delà les appartenances de classe et toutes les contradictions qu’impliquent la segmentation de la classe, l’existence de classes « intermédiaires », etc., et de penser que lorsque le vent de la révolte souffle sur les étendards de la subversion, toutes les contradictions sont balayées, et qu’on n’a plus affaire qu’au « libre jeu des passions humaines »…

Et encore…

« Pour les uns, la communisation est synonyme de l’expropriation des expropriateurs à la mode du Capital et la liquidation de l’Etat est réduite à celle de l’institution de coercition du même nom. Avec, par voie de conséquence, des positions, plus ou moins assumées selon les individus, concernant la planification de la production et de la consommation. En effet, dans la tradition marxiste, le travail, même réduit à la portion congrue par l’automation et l’extension démesurée du machinisme, reste le domaine de la nécessité compressible, mais incontournable, au-delà duquel commence celui de la liberté, grosso modo celui des loisirs et d’activités plus enrichissantes que le labeur, d’autant plus extensible que les forces productives en pleine extension libèrent du temps. »

Pour l’« expropriation », je me contenterai de citer Le pas suspendu de la communisation :

« La différence radicale avec la socialisation, c’est qu’il ne s’agit pas d’un chan­gement du statut de la propriété des moyens matériels. Il n’y a pas, dans la communisation, appropriation des biens par une quelconque instance : État, commune, voire conseil, qui représente, qui domine les prolétaires en action d’expropriation du capital et qui en fasse ainsi une appropria­tion. Un changement de régime de propriété est la constitution d’une nouvelle forme d’économie, nommément le socialisme, même s’il pre­nait le nom d’économie solidaire. »

Il ne s’agit donc pas d’une expropriation « des expropriateurs », il ne s’agit pas de se « réapproprier » ce qui nous appartiendrait de droit comme classe des producteurs (« Tout est à nous, rien n’est à eux »). Là encore, tu critiques la communisation avec des schémas et des concepts issus de l’ancien cycle de lutte, de l’anarcho-syndicalisme en l’occurrence.

Pour le « machinisme », j’ai l’impression que tu nous parles des situs, derniers représentants du programmatisme (les conseils d’ouvriers comme base de la société), pour lesquels la libération de la créativité humaine (le « temps libre ») passait effectivement par l’automation. On n’en est plus à la « libération des forces productives ». Du point de vue de la communisation, encore une fois, plus rien n’est réappropriable par le prolétariat, car tout ce qu’il pourrait se « réapproprier » ne ferait que le replacer dans la situation de classe qu’il occupe face au capital (à savoir produire de la valeur, et la produire en produisant de la merde, et en étant traité comme de la merde), et que dans le cours de la révolution c’est ce rapport de classes qui entre en crise. De plus, d’un simple point de vue matériel, se réapproprier telle quelle la production capitaliste sans passer par les catégories d’échange et de valeur serait simplement impossible, au vu de l’éclatement de la production (péréquation des taux de profit à l’échelle mondiale, autre caractéristique de la restructuration que tu ignores superbement) et de tout ce qu’elle implique comme flux de capitaux et de marchandises pour simplement fonctionner. Je ne sais pas par contre où tu as entendu parler de « planification de la production et de la consommation ». L’opposition de ces catégories et leur simple existence est une aberration dans un monde communiste, la séparation de la production et de la consommation dans les catégories du capital ne servant qu’à définir la valeur de la force de travail, la séparation public/privé, etc. Et théoriquement, dans le cours de la révolution, ce sont bien ces catégories qui sont posées comme étant abolies par l’activité des révolutionnaires.

La question que pose le point de vue de la communisation, c’est-à-dire la période actuelle, n’est plus seulement celle de la production matérielle, encore moins celle des « forces productives » et de leur éventuel « meilleur emploi », mais bien celle de l’abolition du rapport social capitaliste, et avec lui de toute société. C’est-à-dire que la communisation pose le dépassement de toute idée d’une nature anthropologique de l’homme. Et ceci parce que la principale « production » du capital est bien le rapport social capitaliste (son autoprésupposition, pour le dire en « verbiage logomachique »), rapport qui origine et subsume tous les autres et devient totalité sociale, ensemble unifié des rapports sociaux. C’est-à-dire que cette totalité produit non seulement les « rapports de production », mais les sujets eux-mêmes, ces fameux « individus » dont tu parles sans cesse sans jamais spécifier ce qu’ils seraient hors des relations concrètes qu’ils établissent entre eux, et qui sont pour l’heure déterminées par les relations de classes et de genre dans le MPC, mais aussi par toutes les identités et communautés ethniques, religieuses, nationales ou régionales, etc. Là tu peux me traiter de mystique ou de métaphysicien si tu veux, mais cela signifie qu’au-delà de (ou en même temps que) la production des conditions matérielles de sa survie (obsession capitaliste, bourgeoise, prolétarienne, mais aussi utopique – toutes les utopies ont passé leur temps à « rêver » l’organisation et la production sociales, c’est-à-dire à quadriller le monde – et en un mot obsession sociale), ce que « produira » essentiellement le communisme, c’est une infinité de rapports, d’interactions entre individus en devenir, et que ce sera sa principale activité, qui n’a rien à voir avec « l’organisation de la production et de la consommation », sur un mode planificateur ou « scientiste ».

Mais revenons à ton texte…

Lorsque tu évoques les « Problèmes impossibles à évacuer à moins de croire que la liberté humaine soit envisageable dans le monde ravagé auquel seront confrontés des insurgés et qu’ils ne pourront pas faire disparaître par la magie de « mesures de communisation », à Fukushima et ailleurs. », que veux-tu dire au juste ? Que le communisme, ou l’anarchie, enfin ce que tu appelle « la liberté humaine » sont impossibles parce que le merdier qu’a créé le capital est ingérable en dehors des catégories du capital ? Parce que si c’est le cas, il n’y a plus qu’à ressortir les gaules et à aller à la pêche (il reste de la truite en Cévennes et ailleurs, à ce qu’il paraît) en attendant la fin. Et si ce n’est pas le cas, qui pourrait prétendre que ça n’est pas un problème ? Mais aussi, qui pourrait en donner la solution ? Pas toi, manifestement, ni personne, je pense. A quoi sert donc cette interrogation, d’un point de vue théorique, je veux dire ? J’aimerais bien savoir… Parce que j’entends souvent cette soucieuse interrogation, mais je n’ai jamais pu comprendre à quoi elle menait, à part à se donner la frousse, ou à la filer aux autres aux fins de propagande « anti-industrielle ». Tout ce qu’il y a à répondre à ça, c’est en toute honnêteté : on ne sait pas ce qu’on fera, mais il faudra bien faire quelque chose, c’est tout.

De façon générale, je t’adresserai là les mêmes critiques que je faisais aux Nuisances et autres « anti-industriels » à la B. Louart il y a déjà un bout de temps : caractériser le capitalisme seulement comme « société industrielle », où, pour moderniser le terme comme société « technoscientiste » dans laquelle les « forces productives » (ou le general intellect enfin débarrassé de la moindre parcelle de travail vivant) seraient devenues folles (c’est-à-dire en réalité auraient échappé au contrôle de la classe des producteurs, c’est là le reste conseilliste – programmatiste – des Nuisances et autres anti-industriels, reste devenu aujourd’hui tout à fait insconscient, et donc a-théorique), revient à nier le capital comme rapport de classes, c’est-à-dire spécifiquement comme rapport d’exploitation, et nous prive de toute capacité à comprendre sa dynamique propre, y compris comme accumulation technique, en ne le considérant que comme l’emballement d’une machine autonomisée. Et comme l’exploitation a disparu en tant que rapport dynamique (donc en tant que contradiction), la « critique » se résume à l’énumération obsessionnelle et interminable des dispositifs technico-sociaux mis en place par cette société technoscientiste, sans que soit plus discernable d’autre fin à cette société que l’apocalypse écologique, l’assujettissement intégral de l’humanité, ou l’éventuel surgissement d’« oppositions » sempiternellement introuvables. Et tu sais bien que malgré ce point de vue, je ne suis pas du tout insensible à ce que le capitalisme produit comme ravages (en tous genres, d’ailleurs…). Mais il s’agit moins ici des ravages en question que des prises de position auxquels ils donnent lieu.

Bref, je poursuis…

Et j’en arrive à la tirade délirante sur les bolcheviks, et au fait que tu ne veuilles voir dans les dites « mesures communisatrices », qui ne sont que la révolution en train de se faire, que des mesures de « coercition », ce qui me ramène à mon premier énervement. Que tu ressortes les bolcheviks de leur poubelle historique est d’une mauvaise foi énorme. Je n’ai pas les œuvres de Bakounine sous la main, mais je pourrais t’en trouver mille, des « mesures de coercition » que le bon père de l’anarchie (pour ne parler que de lui) trouvait tout à fait salutaires et indispensables, et tu le sais bien. Sans même parler de son élitisme révolutionnaire, etc. Et je pourrais aussi parler des sources anarchistes du terrorisme révolutionnaire, et ainsi de suite. Tu sais aussi parfaitement que nombre d’anarchistes avaient ceci de commun avec Lénine qu’ils pensaient que le prolétariat était « spontanément réactionnaire », et que tous les moyens étaient bons pour le jeter dans l’action révolutionnaire. Bref, on peut caricaturer l’« anarchisme » comme le « communisme », ça n’est pas trop difficile. En tout cas, l’assimilation du terme « communiste » à celui d’« autoritaire », je pensais qu’on avait dépassé ça depuis un petit moment, sauf parmi les lecteurs du Figaro. Et l’opposition de l’anarchie et du communisme avec. Je le répète, outre l’injure que je trouve insupportable (c’est comme si je te disais que les Nazis avaient aussi le souci de l’environnement et de la survie de l’espèce, comme toi : tu le prendrais comment, dis-moi ?) c’est même pas un coup bas, c’est une connerie difficilement pardonnable. Je sais qu’on peut s’emporter, notamment à l’écrit et quand on a comme toi des facilités de plume, mais on peut aussi se relire et réfléchir un peu avant de balancer des trucs pareils.

Je te cite tout de même :

« Enfin, là où il y a encore des mesures à prendre en fonction de situations données, sans plus, il y encore coercition à exercer pour qu’elles soient réalisées, ce que Fourrier et d’autres utopistes inclassables comme Morris avaient entrevu. Les rédacteurs de la revue peuvent toujours dire qu’il n’y aura pas d’institutions de coercition, nous restons malgré tout dans le monde de la contrainte, où le libre jeu des passions et des rêves n’aura pas sa place. Ou alors il sera relégué à quelque place annexe, toléré peut-être, mais dans quelle mesure et pour combien de temps ? Ce qui est d’ailleurs arrivé au lendemain de la prise du pouvoir par les bolcheviks,  lorsque leur dictature était en gestation. Mais, ensuite, faudra-t-il inculquer à de tels rêveurs quelque dose de réalisme pour les ramener dans le bon chemin de la communisation ? Les traiter d’adeptes du subjectivisme en cas de refus, les isoler, les bannir, voire les contraindre ? »

C’est quoi, « le libre jeu des passions et des rêves », dans une période insurrectionnelle ? De quoi tu parles ? Tu peux spécifier un peu précisément ce que tu entends par là ? Si on se trouve dans une situation à la syrienne, par exemple, ou simplement dans une crise comme en Argentine ou en Grèce, et ce à l’échelle mondiale, qu’est-ce qu’on va faire, qu’est-ce qui va se passer ? Comment on va réagir ? En laissant jouer librement nos passions et nos rêves ? D’accord, mais de quelle manière ? Je trouve ça un peu affligeant, si tu veux savoir, que face à ce qui est mis ici en question tu n’aies que ces jolies valeurs humanistes à agiter, et seulement pour les mettre en situation d’être potentiellement persécutées par les méchants marxistes, les pauvres mignonnes… Je pense surtout que cette prétendue « coercition » n’apparaît que pour te permettre de remettre ces thèses que tu ne parviens pas à critiquer dans la boîte d’un autoritarisme marxiste (marxiste-léniniste ?) que tu présupposes gratuitement.

Et je ne résiste pas au plaisir de la citation : « Les rédacteurs de la revue peuvent toujours dire qu’il n’y aura pas d’institutions de coercition, nous restons malgré tout dans le monde de la contrainte, où le libre jeu des passions et des rêves n’aura pas sa place. » En somme, on peut bien dire ce qu’on veut, tu sais, toi, qu’on lui veut du mal, à la « liberté humaine », nous autres marxistes, « malgré tout »… Si ce n’est pas de la mauvaise foi, c’est de l’autisme. Ou un peu de paranoïa, peut-être ? Aussi bien, et selon la même méthode, on pourrait dire que « le libre jeu des passions et des rêves » n’est au fond et « malgré tout » que le déferlement de la barbarie la plus sauvage, et en particulier la domination des plus forts sur les plus faibles…

Pour revenir aux mesures de « coercition » dans le cours de l’activité révolutionnaire, bien sûr qu’il y en aura, si on entend par là que la révolution devra se défendre en devenant consciente de ce qu’elle fait, c’est-à-dire en produisant sa propre théorie, et en faisant en sorte de maintenir et d’étendre son action. La moindre grève a ses jaunes, et ne se laisse pas casser au nom de la « liberté humaine » de retourner au boulot, ce qui est bien le seul « rêve » de pas mal de « subjectivités », dans le monde du capital. Mais il n’est nulle part question de « tribunaux populaires » ou de quoi que ce soit du genre, ce qui ne signifie pas l’absence de violence, bien sûr, mais ne se résume pas à la violence. Ce sera sans doute un long conflit contre toute tentative de reconduire les catégories de l’échange, de la valeur, de la production, etc., et ces tentatives viendront de ce qui restera de la société du capital, ou voudra la reconstituer, et pas seulement de la part des capitalistes, de leur police et leur armée, mais aussi de la part de segments de classe qu’il faudra « intégrer » au procès révolutionnaire, en défaisant toute appartenance de classe. Ce procès n’est pas posé comme l’enrégimentement de la classe autour d’une activité productive considérée comme centrale, mais bien comme la création de nouveaux rapports entre individus, non médiés par les catégories de l’échange et de la production. Ce qui implique de mettre en œuvre la fin de la division du travail, la séparation entre producteurs et consommateurs, etc., en s’emparant des moyens de production, effectivement, mais pour les démolir comme lieux de création de valeur, comme lieux de la division de la société en classes, pour décristalliser les rapports sociaux qui se sont construits autour de la production par la diffusion d’une activité fluide et non plus découpée en production/consommation, travail/loisir, public/privé etc. Cet emparement ne place pas la production au centre d’une socialisation sur la base du travail, il est d’emblée une lutte au sein de la classe contre toute forme « autogestionnaire » ou contre toute « réappropriation », c’est-à-dire contre la réassignation du prolétariat à sa place de classe du travail, que ce soit par lui-même dans ses conflits internes ou par les forces répressives. Lutte dont rien ne garantit la victoire, et dont le cours risque plutôt de ressembler à une longue suite de conflits.

Il ne s’agira pas en tout cas de prendre des « mesures » contre « le libre jeu des passions et des rêves », mais contre toute tentative de vendre ou d’acheter, de rétablir l’échange ne serait-ce que par le troc qui postule des équivalences marchandes, etc., mais aussi contre l’assignation des femmes à leur rôle social, contre le monopole des armes ou contre les freins mis au procès révolutionnaire au nom de la défense supposée de celui-ci, notamment sur le mode militaire. Toutes questions qui se sont constamment posées à toutes les tentatives révolutionnaires, et ceci justement parce qu’il y a aussi de la liberté, du choix et du projet dans le procès révolutionnaire, qu’il n’est pas mû et unifié par le mécanisme déterministe de la Contradiction qui viendrait se résoudre par la victoire d’un de ses termes, mais qu’il est l’éclatement de cette contradiction, et de tous les déterminismes qui la constituent. Mais ces problématiques seront vécues de façon complètement nouvelle dans la communisation, telle qu’elle est posée dans la spécificité des rapports de classe actuels.

Faire l’impasse sur ces questions en se contentant de l’association stupide et injurieuse des termes communisation et « bolchévisation », c’est tout simplement refuser de parler de révolution. Et c’est au fond considérer de façon platement réactionnaire que toute tentative révolutionnaire, c’est-à-dire tout ce qui dépasse la simple révolte ou la « subversion » pour tenter de créer un monde nouveau, ne peut conduire qu’à une oppression plus grande encore. On connaît la chanson.

Le problème, au fond, c’est que comme tu penses avoir réglé la question en rangeant, il y a longtemps et à mon sens un peu à la va-vite, le « marxisme », et la révolution avec, au magasin des « antiquités doctrinaires », tout ce que tu peux utiliser comme arguments pour critiquer ce qui se fait aujourd’hui en ce sens sort du même magasin. Vieilles querelles et vieux arguments contre un vieux « marxisme ». Et même ce terme, « le » marxisme, c’est quoi au juste ? et le marxisme « traditionnel » (roulé à la main sous les aisselles, ou quoi) ? Tu parles de la diversité du mouvement ouvrier quand ça t’arrange, mais lorsqu’il s’agit de brocarder les « marxistes », on a tout à coup affaire à une espèce de bloc dogmatique unifié sous la barbe autoritaire du « maître », avec une nette dominante marxiste-léniniste, tout de même… Les anars contre les cocos, la liberté humaine contre le déterminisme, l’économisme et la dictature du prolétariat, etc. Caricatures. Et il ne reste plus de positif que le « rêve », l’« utopie » et « le côté subjectif de l’humain » (il a donc un « côté objectif » ? lequel ? le gauche, le droit ?), c’est-à-dire, à mon humble avis, du vent. Que tu ne sentes pas le besoin de construire un point de vue théorique qui permette de saisir la possibilité révolutionnaire, que même tu ne « croies » plus à la possibilité révolutionnaire (mais est-ce qu’il s’agit bien de « croire » ?) ou ne veuilles plus poser cette question, c’est ton affaire, ça t’appartient, je n’ai rien à dire là-dessus. Je n’ai jamais eu la fibre missionnaire : ce n’est pas ma position favorite. La théorie, on aime ou on n’aime pas, et quant à moi je ne suis pas plus « révolutionnaire » qu’un autre. Chaque chose en son heure : il viendra bien assez tôt, le temps de mourir pour la cause. Mais qu’au nom de cette non-théorie tu te permettes de cracher de cette manière sur un travail fait par d’autres, qui vaut ce qu’il vaut mais on fait ce qu’on peut, en usant d’injures qu’on n’emploierait même pas pour nos pires ennemis, et qui plus est sans même tenter de comprendre honnêtement ce qui est dit, là je trouve ça insupportable.

Il y a des critiques à faire parmi tout ce qui se produit comme théorie autour de la communisation, je ne le nie pas. La question du déterminisme, entre autres, se pose réellement et en permanence, mais pour en parler, il faut un tant soit peu entrer dans cette théorie, même si on n’est pas d’accord avec, et pas se contenter de dire : c’est déterministe. Penser pouvoir régler la question par-dessus la jambe, à la manière de l’hilarant Guillon, c’est une chose, mais de ta part j’aurais attendu autre chose, de moins léger. Après, il n’est pas interdit de s’en foutre, de la communisation, comme l’impayable Guillon et bien d’autres. Tu peux très bien ne pas ou plus être « marxiste » ou « communiste » ou ce que tu voudras, et considérer que la révolte ou l’utopie ou la subversion ou la subjectivité sont désormais tout ce qui t’intéresse. Tu peux aussi te passer de la théorie au nom d’une « éthique », par exemple. Ca ne me pose pas de problème, chacun fait ce qu’il veut et ce qu’il considère avoir du sens pour lui. Encore que j’aimerais que tout ça soit un peu mieux développé et spécifié, d’un point de vue sinon théorique, du moins critique. Tu peux très bien n’en avoir rien à foutre de la lutte des classes et de la révolution, et considérer que ça n’existe pas plus que la baisse du taux de profit. Le père Camatte a déjà fait cette démarche en son temps, de façon plutôt brillante d’ailleurs. Mais le vrai problème que j’ai, avec ta critique et la manière dont elle se présente, c’est qu’on ne sait pas où tu veux en venir, et au nom de quoi elle se fait, hormis la pure détestation. On ne sait pas quel souci elle manifeste, ce qu’elle entendrait faire advenir ou préserver, ni à quoi elle pourrait bien inviter. Et ce manque de souci et d’« invitance » m’évoque moins la « liberté humaine » qu’une espèce de hargne dont je ne comprends pas le sens.

AC

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