Intime

retro-tapetenideen

Ce texte ainsi que les commentaires et réponses qui lui ont été apportés, est disponible sur le site de la revue Théorie communiste.(https://sites.google.com/site/theoriecommuniste/travail-en-cours-1)

En réfléchissant à la distinction sphère publique/privée, et en relisant la critique d’AS par C., il m’a semblé que ce dont il est question dans ce texte ne pouvait être totalement saisi au travers de cette division de l’espace social en sphères privée et publique, et qui me semble relever de ce qu’on pourrait appeler l’« intime ». Le terme n’est peut-être pas adéquat, et ce qu’il recouvre est encore flou, mais je n’en ai pas trouvé de meilleur et je le conserve pour le moment. Du coup j’ai fait une recherche dans la critique d’AS, et le terme « intime » n’y apparaît qu’une fois, dans le passage suivant :

« AS ne semble pas voir que ce qui fait exister de façon spécifique pour les femmes – et donc pour les hommes mais d’une autre façon nécessairement – le corps, l’affectivité, l’intime, le privé…, et que ce soit dans une sexualité conjugale ou dans une sexualité prostitutionnelle, ou les deux et les entre-deux – c’est bien la reproduction, c’est-à-dire la sexualité comme appropriation des femmes car sexualité centrée sur la satisfaction masculine elle-même construite comme reproductive. »

Je suis bien entendu d’accord sur la perspective générale, mais la reproduction (« la population comme principale force productive ») pourrait finir par apparaître comme la « détermination en dernière instance », dans laquelle seraient absorbées toutes les « conditions existantes » du rapport, leur « spécificité » (encore que la formulation « ce qui fait exister… » soit plus subtile que ça). C’était nécessaire pour la critique du texte d’AS de remettre au premier plan le fait que la reproduction détermine l’ensemble, mais pour dépasser cette seule critique, je pense qu’il faudrait faire apparaître ces spécificités, et comment elles existent « tel quel » dans la totalité, ce qui a commencé à être fait et ce qui me semble être un des principaux enjeux du texte. Il n’y a pas d’abord « la population comme principale force productive », et ensuite les sentis qui en découleraient, on a immédiatement affaire aux sentis et aux rapports tels qu’ils sont. « Ce qui les fait exister » ne les empêche pas d’exister, c’est-à-dire d’être vécus tels qu’ils sont, et d’être intimement vécus par les sujets qu’ils animent. Ou alors, la population comme principale force productive reste vouée à jouer le rôle d’infrastructure du rapport, tous les modes d’existence du rapport n’étant plus que secondaires par rapport à elle, alors que le texte montre que c’est justement dans ces modes d’existence que les choses se jouent. Je pense que ce texte, par ce qu’il amène, nous invite à « franchir le seuil de l’intime », ce qui n’est pas encore fait, contrairement à ce qui est dit quelque part dans TC 23.

Et certes :

« Avec le mode de production capitaliste, la contradiction « est apparue » (celle de la population comme principale force productive), mais il est impossible d’y échapper sans une abolition de ce mode de production. Ce mode de production prépare en son sein une lutte de classe qui, abolissant le capital, ne pourra échapper à la question, pour chacun, des « conditions inhérentes à son individualité », question déterminée par cette « contradiction apparue » et à dépasser, c’est-à-dire ici être un « homme » ou une « femme ». » (Réponse aux Américaines.)

Mais il faut encore montrer précisément ce que sont, « pour chacun », ces « conditions inhérentes à son individualité », c’est-à-dire faire apparaître les rapports capitalistes comme définissant des sujets sociaux, jusque dans leur moelle, puisque :

« Le capital s’insinue et réglemente jusqu’aux recoins les plus intimes de la vie privée, il planifie les naissances, organise la maladie et la mort, occupe les temps de loisir, produit comme instruments les goûts et les sentiments. En bref, il produit cette figure sociale historique : la personne autonome se reproduisant elle-même pour le capital. » (Réponse aux Américaines.)

C’est cette perspective que j’aimerais commencer à développer, en vue de permettre une autre approche des problèmes que soulèvent les « spécificités » soulignées dans la citation plus haut. Je pense qu’il faudrait à arriver à entrer dans la viande du rapport, et je pense aussi que c’est compliqué. L’enjeu serait de montrer que « comment ça se passe » affectivement, au niveau de l’intime, n’est pas différent ou extérieur aux contradictions de classes et hommes/femmes telles qu’elles sont actuellement formulées par TC, mais ne s’y résume pas et surtout les fait immédiatement exister comme elles sont, et pas dans un deuxième temps.

C’est l’enjeu défini dans ce passage du texte :

« L’essentiel réside dans la question de la constitution du groupe femme et dans la critique du naturalisme comme idéologie du rapport homme/femme. Quoiqu’elles fassent, où qu’elles soient (maison, rue, boulot, luttes etc.), les femmes sont sexualisée c’est-à-dire qu’elles ont un corps et ce corps est ce par quoi les hommes rappellent les femmes à leur condition et à leur place. Cette sexualisation, ce sexage, est donc à la fois la marque de la biologisation/naturalisation du rapport mais aussi celle de la contrainte permanente à les faire exister comme femmes et que la construction sociale qui, dès la naissance, fait d’une particularité anatomique une distinction n’existe pas en dehors du rapport social conçu comme une dynamique visant à reproduire toutes les conditions de renouvellement de ce rapport, dans le cadre de la totalité du MPC et de son intrication conflictuelle avec le rapport de classes. En effet, on ne peut pas faire comme si cette contrainte à la sexualisation n’était qu’un état de fait paralysant résultant d’un asservissement accompli. (…) »

Les spécificités énumérées plus haut : « le corps, l’affectivité, l’intime, le privé… » pourraient être articulées les unes aux autres (après il faut voir comment), et c’est ce à quoi servirait ce que j’essaie de désigner sous le terme d’« intime », qui ne recouvrirait pas les mêmes caractéristiques que la « sphère privée », bien que les chevauchant sans arrêt. En gros, l’idée serait que ce qui domine dans les sphères publique comme privée, ce sont des déterminations socio-économiques s’affirmant comme telles (pour la sphère publique le travail, la politique, etc., pour la sphère privée la reproduction de la force de travail et donc le couple et la famille, le travail domestique et l’élevage des enfants, le matrimonial, mais aussi la « conjugalité », etc.). L’intime lui s’articulerait aux deux autres (mais dans un rapport particulier au privé dans lequel il est inclus) sur le mode du senti, des affects produits dans des relations et des relations produites par ces affects, des affects biologisés parce que s’effectuant forcément à travers des corps, et ferait exister les sujets hommes et femmes tels que la totalité les constitue, certes pour le capital, mais aussi comme véritables sujets sociaux pour eux-mêmes, dans leurs rapports. C’est aussi parce que j’ai tels ou tels affects que j’entre en lien comme homme ou comme femme de telle ou telle manière (que je deviens homme ou femme), et donc que je m’inscris de telle ou telle manière dans les sphères publique et privée, dans la totalité du MPC. La nécessaire reproduction des catégories homme et femme par le MPC n’existe qu’en étant vécue et agie par des sujets sociaux particuliers, et se vivant comme tels.

L’intime, comme lieu où se constitue par des affects le corps comme corps socialisé, contribue puissamment à la naturalisation du rapport, en faisant disparaître les rapports sociaux derrière l’évidence du senti (c’est ça que je ressens, j’ai envie de ça, c’est moi, c’est là-dedans que je me reconnais : j’ai une identité, je suis un sujet). L’intime est le lieu où l’idéologie de la naturalité du rapport hommes/femmes est réellement vécue. C’est moins la constatation de la permanence historique de l’appropriation des femmes par les hommes qui joue pour la naturalisation du rapport que l’évidence affective que ce rapport a pour nous-mêmes. A tous, on nous a d’abord demandé si on était un garçon ou une fille, et tous, il nous a bien fallu répondre, avant d’avoir à en répondre. Et je doute fort que le travail de déconstruction de la naturalité du rapport fait par les féministes, que ce soit par les luttes ou la théorie, ait eu beaucoup d’effet sur cette puissante évidence. Il en faudra un peu plus pour que la nature cesse d’être naturelle. En attendant, on peut toujours remettre en cause des « rôles sociaux », ça n’est déjà pas rien, mais ça n’est pas la même chose.

La notion d’intime permettrait de faire fonctionner les remarques sur le corps, la sexualité, l’amour développées dans la suite du texte de C., mais pas seulement, l’intime incluant aussi le rapport aux enfants et à la famille en général (d’où maternité, paternité, etc., rapports d’appropriation affective non plus seulement dans les rapports hommes/femmes mais aussi dans toute la sphère intime familiale que ces rapports construisent : circulation d’affects, redirection de la part de la femme des liens affectifs envers le mec vers les enfants et la « famille » comme entité (lieu de la reproduction) – et on n’a plus l’opposition entre la maman et la putain, ça marche ensemble). En somme, ça n’est pas qu’une affaire de cul, on le sait, les rapports entre sujets sociaux relèvent aussi bel et bien d’une économie politique, comme le montre parfaitement la Réponse aux Américaines.

Ceci dit, pour ne pas voir l’omniprésence de la question sexuelle dans la manière dont les rapports hommes/femmes existent réellement, il faudrait avoir les yeux châtrés. « Quand une fille sait qu’être une femme c’est se caler, de façon plus ou moins restrictive et exclusive sur le désir de l’homme et la satisfaction masculine construite comme puissance, possession, synthétisée dans la centralité du coït hétérosexuel, ça concerne la reproduction de la force de travail en ce qu’elle suppose, outre le coït, une disponibilité sexuelle des femmes et un rapport sexuel dit « complet » pour les hommes. (…) » (J’aime beaucoup le « quand une fille sait qu’être une femme c’est…», c’est aussi ce que j’entends par « se reconnaître comme sujet ».) Ce que je vois dans ce passage, un peu à rebours de ce qu’il affirme fortement (on peut le lire en partant de la fin : «  quand la reproduction de la force de travail suppose (…), alors une fille sait qu’être une femme c’est se caler (…) »), c’est justement la façon dont l’intime n’est pas isolé de l’ensemble du rapport, mais apparaît comme s’il l’était, ce qui fait que l’ensemble du rapport n’apparaît plus que comme l’affaire de sujets. Une fois qu’ils sont « assujettis », une fille devient une femme, un garçon un homme, et ils agissent en conséquence l’un envers l’autre, c’est-à-dire non seulement font éventuellement des enfants (en nombre et en temps socialement déterminés, etc.), mais encore et surtout existent par là comme sujets sociaux se reconnaissant eux-mêmes et l’un l’autre comme tels dans les sphères publique et privée, y trouvant « tout naturellement » leur place respective selon ce qu’ils sont. L’intime, c’est aussi tout simplement un rapport à soi en même temps qu’un rapport à l’autre, rapport à soi parce que rapport à l’autre : c’est un rapport social.

Lorsque je dis « devenir sujets sociaux pour eux-mêmes », c’est d’auto-reconnaissance des sujets dont il est question, d’identité et de procès conflictuel d’adéquation aux normes, il n’y a pas de non-sujet social qui précéderait ce devenir et deviendrait social à un moment ou un autre, même la vie intra-utérine du fœtus est déjà socialisée, il n’y a pas de « subjectivité » autre que sociale. Mais il y a des stades dans la socialisation, je pense par exemple aux rituels d’initiation de tous ordres, formalisés ou pas. Dans toutes les sociétés, l’entrée dans la sexualité, le couple, la famille sont des stades de ce type (« quand une fille sait… »). Dans toutes les sociétés, mais toutes les sociétés ne sont pas le MPC.

Ce sont des sujets qui font exister (ils ne les créent pas, mais les agissent) les normes qui les produisent, c’est aussi comme ça que ça vit et que ça peut entrer en contradiction, dès lors que l’intrication des rapports de classes et des rapports hommes/femmes est celle du MPC, l’intime en soi ne définissant aucune contradiction mais étant une des manières dont la contradiction existe, et apparaît comme telle. Et c’est souvent là que les critiques de la double contradiction accrochent (« c’est comme ça depuis toujours, il n’y a pas de raison que ça cesse », comme si les rapports de classes, eux aussi, n’étaient pas là « depuis toujours », en tout cas bien antérieurement au capital), parce qu’ils ne voient pas pourquoi il y aurait brutalement une contradiction là où il n’y a jamais eu que des hommes et des femmes se sachant « tout naturellement » tels. C’est que simplement la contradiction n’est pas dans l’intime lui-même, mais qu’il est embarqué dans une contradiction qui le construit historiquement. L’histoire de l’intime n’est que celle des modes de production jusqu’à aujourd’hui.

Il y a un mode particulier d’assignation pour les femmes à ce qu’elles sont par la manière dont elles sont appropriées sexuellement dans le couple par un homme particulier. Elles peuvent sortir ce faisant de leur appropriation potentielle et toujours présente par tous les autres hommes ou au moins la tenir à distance : le désir (désir « d’avoir un mec », puis et donc de « construire » un couple, une famille comme lieu de la reproduction de la force de travail et de la « race des travailleurs », etc., dans tout couple « normalement » constitué, ce qui était lien affectif réapparaît rapports « économiques ») et la crainte (celle d’appartenir à tous, c’est-à-dire de ne pas être « sujet social » mais seulement « femme ») construiraient alors une assignation affective au couple (ce qui construit la forme de l’affect dans cette relation de désir/crainte). Cette assignation est alors un mécanisme de contrainte dans lequel agissent en permanence tous les hommes sur toutes les femmes (c’est-à-dire chaque femme), les hommes dominant l’ensemble d’un espace social sexué, et dont la résultante est le couple comme norme autour de laquelle vont se distribuer toutes les autres pratiques. Il s’agit d’un mode d’introduction dans la sphère privée, cette introduction étant nécessaire et présupposée par la reproduction générale des rapports de classes et hommes/femmes, d’où l’intime comme lieu de production de sujets normés et assignation/intégration à ces normes ; d’où aussi remise en cause de ces sujets, dès lors que le capital a un problème avec les femmes, et avec le travail.

J’ai tendance à penser que ça ne se jouerait pas exactement de la même manière chez les prolétaires que pour les classes moyennes, en raison de la relative indépendance économique des femmes chez les CM (travail précaire et temps partiel définissant en même temps les femmes et les prolétaires femmes), mais je me dis aussi qu’indépendance économique et indépendance affective ça n’est pas la même chose. Le rôle particulier de l’intime dans la dynamique serait alors de faire perdurer par les affects des modèles en remaniement dans le rapport social général, ou plutôt de participer au remodelage des formes familiales, sexuelles, etc. ; mais c’est aussi en raison de cela qu’il peut entrer en crise, et devenir crise des sujets homme et femme. Cette forme générale s’historicise :

« Ce n’est pas pour rien que c’est au moment de la faillite du programmatisme et en pleine crise/restructuration que le féminisme des années 70 est, pour l’une de ses composantes, la mise en cause de l’existence des hommes et des femmes comme catégories naturelles. Au niveau de la vie des femmes, tout un tas de mesures concernant leur vie affective, sexuelle et familiale nous permettent de voir ces remaniements historiques des contradictions de classes et hommes/femmes : mères célibataires (expression qui désigne littéralement ce par quoi les femmes existent socialement : couple/famille), place des femmes dans le marché du travail et dans la famille, mœurs sexuelles qui en résultent, formes de conjugalité, politiques familiales etc. »

La restructuration est aussi recomposition des anciens liens familiaux fondés sur la soumission économique et juridique des femmes aux hommes, et ce notamment dans les zones centrales du capital. De nouveaux types de rapports et d’affects sont apparus, il y a aussi restructuration affective, les femmes ne pouvant plus être liées à leur homme seulement par le rapport/échange salaire/travail domestique, notamment quand les deux sont dans la même merde, sans oublier que monsieur n’est souvent tout simplement plus là. Les affects qui constituent les femmes comme telles prennent alors une consistance (une nécessité) qu’ils n’avaient pas auparavant dans le maintien d’une structure reproductive (famille décomposée-recomposée, mais toujours famille) qui reste nécessaire au MPC. C’est la structure qui faisait que dans la période programmatique les femmes étaient surdéfinies par leurs rôles socio-économiques d’épouses et de mères (et c’est alors comme épouses et mères qu’elles devaient être « libérées ») qui est altéré dans la restructuration. Dès lors que les femmes ne peuvent plus être strictement cantonnées à la sphère privée, leurs rapports « immédiats », intimes, avec les hommes sont là pour leur rappeler qui elles sont, pour les rappeler à leur corps. Et ceci est en conflit, comme contradiction au sein du capital « qui veut des femmes et n’en veut pas », contradiction qui existe aussi bien comme conflit dans le couple tel qu’il est « restructuré ».

En d’autres termes, salariées ou pas, mariées ou pas, les femmes restent des femmes, et se sentent telles, même dans tous les bouleversements de la sphère privée occasionnés par la restructuration. Ce qui donne aussi son caractère d’évidence à ce que dans l’achat global, la force de travail des femmes soit achetée comme force de travail spécifiquement féminine (allocation parent isolé dont bénéficient majoritairement les femmes, précarité du travail féminin, etc.). Le salaire est individuel, le capital présuppose des individus abstraits, mais ces individus restent des femmes ou des hommes dans le moment même où ils sont « abstraits » comme force de travail. S’il pouvait en être autrement, le capital aurait déjà aboli les hommes et les femmes, pour ne conserver que des prolétaires, élevés en batterie et in vitro, bien entendu. Ce qui montre par l’absurde que la distinction hommes/femmes n’est pas simplement pour le capital un moyen d’extraire un peu plus de plus-value en exploitant plus les femmes que les hommes. Les femmes ne sont pas une segmentation de la classe. Les femmes ne sont pas seulement « plus » exploitées comme force de travail, elles sont exploitées comme femmes, non en raison d’une particularité anatomique qui serait arbitrairement discriminatoire, mais parce que c’est leur existence sociale comme femmes (existence sociale qui se fonde sur le fait d’avoir un utérus) qui constitue ce qu’elles sont comme force de travail. (Les discriminations raciales ne sont pas non plus « arbitraires », en ce qu’elles sont le produit d’une histoire (esclavage, colonisation, décolonisation, etc.), mais c’est toujours d’abord comme force de travail que les racisés sont discriminés, ils sont exploités comme prolétaires à bon marché, sous-qualifiés, embauchables pour les pires boulots, ce qui pourrait se résumer à être « plus » exploités. Cependant, la construction raciale implique que cette discrimination soit naturalisée pour fonctionner comme exploitation. Ce qui revient à dire que la racisation est une segmentation de la classe, mais une segmentation naturalisée, ce qui n’est pas rien, même si ça ne peut pas constituer une contradiction. Trop longue parenthèse, mais on est loin d’en avoir fini avec cette question.)

Ce mode particulier d’assignation dont la résultante reste le couple comme norme pointe aussi d’un autre côté les impasses des tentatives alterno-anarchistes de « libération sexuelle » (ce qui vaut autant pour les expériences anarchistes de l’ancien cycle de lutte que pour celles d’aujourd’hui, qu’elles se déroulent ou non dans un milieu « politique »). Les femmes non-appropriées dans le couple sont du coup mises à disposition de tous les hommes, le rapport hommes/femmes n’étant pas abolition des hommes et des femmes, mais libéralisation du corps des femmes, mise à disposition pour tous les hommes, ce qui se ramène surtout à une bonne affaire pour eux (c’est-à-dire pour les meilleurs, les dominants, le rapport restant ce qu’il est, faut pas rêver les gars). Ce qui n’empêche pas le désir de fonctionner, mais il fonctionne comme il fonctionnait dans le rapport général. C’est parce que le rapport général implique l’appropriation des femmes, de chaque femme par tous les hommes, et qu’il est construit par une totalité, que tenter de l’abolir par la suppression d’un seul de ses termes, le couple exclusif par exemple, est aussi illusoire qu’abolir le salariat en conservant l’échange. Au-delà de l’anecdote, cela montre encore une fois que l’intime n’est pas que ce qu’il paraît être (rapports de sujets singuliers, ce qu’il est pourtant aussi bel et bien), il est la résultante d’un rapport social qu’il concourt à reproduire, nos affects (qu’on les subisse de manière relativement critique ou pas) ne nous appartiennent pas plus que nos corps. Ca n’a rien de nouveau, mais ça vaudrait peut-être la peine d’en parler autrement que de manière anecdotique, dans une perspective plus générale de critique des alternatives sexuelles comme « subversion » (façon Foucault), et plus généralement de toutes les formes de « libertinage ». Et d’en finir avec toutes ces histoires de « subjectivité ».

La centralité du couple comme norme, qui ne se résume pas forcément dans le fait pour une femme d’être appropriée par un homme particulier, montre aussi que c’est la notion même de « groupe femme » qui fait problème. Parce qu’il y aurait alors bien un groupe des hommes, mais qui ferait collectivement face à chaque femme en particulier, qui isolerait chaque femme dans le rapport d’ensemble, mais le « groupe femme » serait plutôt construit comme atomisé, « femmes individuelles » (ce qui revient à dire que « seules les femmes ont un corps »), d’où le fantasme des « amazones », à savoir la trouille de voir se constituer des bandes de filles, des groupes de femmes, politiques ou de lutte sur des lieux de travail, la répression des manifs de femmes comme en Egypte, etc. (d’où aussi dans certaines sociétés les pratiques de viol collectif comme entrée dans la sexualité). Le couple comme norme est dès lors l’assignation affective de chaque femme à un homme particulier, lui-même représentant de tous les hommes, ce qui revient à parler d’appropriation collective, mais de tous les hommes vis-à-vis de chaque femme en particulier. Ce qui fait que dans le rapport entre une femme et un homme, la femme est tout de même minoritaire, parce que derrière un homme, il y a tous les autres, et l’ensemble d’un univers social sexué par la domination masculine.

Mais c’est aussi le MPC qui crée bel et bien ce « groupe femme » forcément contradictoire lorsqu’il met les femmes au travail selon leurs « spécificités », tout en devant les maintenir « femmes individuelles » dans le rôle qu’elles occupent dans la reproduction d’ensemble du rapport (non seulement comme mode de production mais comme société – et c’est tout le problème que pose le capital : être mode de production devenant totalité sociale). C’est bien parce que l’intime est embarqué dans les contradictions de classes et hommes/femmes qu’on a la possibilité de l’abolition du rapport, en tout cas de sa mise en crise. Car ce qui est dès lors remis en cause, ce ne sont pas simplement des « rôles sociaux ». Tout le monde veut bien remettre en cause le « rôle social » des femmes, tant qu’il ne s’agit que de savoir qui fera la vaisselle. Mais il ne s’agit plus de division sexuelle du travail ou d’une meilleure répartition des tâches entre hommes et femmes, plus égalitaire : c’est jusqu’au fond des affects que le rapport est atteint, et ce « fond des affects » répond non seulement à ce que nous sommes, mais à tout ce qu’est le MPC. « Ce mode de production prépare en son sein une lutte de classe qui, abolissant le capital, ne pourra échapper à la question, pour chacun, des « conditions inhérentes à son individualité » (…). »

Le type qui tabasse à mort sa femme parce qu’elle le « trompe » avec un piquet de grève, ça n’est pas seulement parce qu’elle se refuse à la reproduction de sa force de travail et menace la distinction public/privé, mais aussi parce que cette reproduction s’est intimement construite comme appropriation, c’est-à-dire comme exclusivité, couple, dépendance sexuelle, amour, etc. Et que c’est pour ça que ça se manifesterait sans doute de la même manière si elle le trompait avec un autre mec, et pas avec un piquet de grève. Parce que ça n’est pas tous les jours grève (même si c’est tous les jours lutte des classes), mais c’est tous les jours que des mecs tabassent leur femme (parce que c’est tous les jours aussi que les femmes sont appropriées). L’enjeu pour l’homme étant non seulement « garder sa femme », mais « rester un homme », celui qui pour être un homme s’approprie une femme particulière face à tous les autres hommes. Mais lorsque ceci apparaît dans une lutte, ça ne se passe pas de la même manière, parce qu’on sort alors de la sphère privée, où charbonnier est maître en son logis, et que les affects peuvent être remis publiquement en cause.

On pourrait donc aborder la question de l’intime comme mode de constitution des sujets en véritables sujets sociaux pour eux-mêmes. Il ne s’agit pas d’introduire de la « subjectivité » dans les rapports sociaux, mais de montrer que ces rapports ne peuvent exister qu’en étant vécus et agis par des sujets qui les font exister tels qu’ils sont à travers ce qu’ils sont, dans leur existence de classe et comme hommes et femmes. Il s’agit aussi de montrer que la communisation est mise en crise des sujets dans leurs rapports, et donc de montrer à quoi on touche ce faisant, c’est-à-dire au cœur des rapports, à notre propre constitution comme sujets sociaux dans le MPC. Il s’agit de replacer le « sujet social » (pas un sujet social abstrait, mais le sujet tel qu’il se sent être sujet et tel qu’il se vit dans les relations qu’il entretient aux autres) dans la totalité sociale et donc dans la dynamique de la contradiction qui n’a du coup plus rien d’externe à l’ensemble des rapports sociaux. Ce qui nous permettrait de sortir encore plus nettement de la « belle » contradiction de classes comme moteur de la révolution qui « résoudrait » secondairement la question des « dominations » de race, de genre, etc. Et donc de montrer que :

« Le corps, la sexualité comme sexage sont en effet le contenu de la contradiction hommes/femmes et de la population comme force productive et ce contenu montre que l’existence des hommes et des femmes est un rapport social différent du rapport de classe, sachant que les femmes ne sont justement ni des marchandises ni de simples moyens de production. »

AC

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