Cortège de tête, cortège de queue et perspectives

Le dispositif de la manif du 15 septembre 2016 va de nouveau suivre le principe de la nasse géante, avec fouilles à l’entrée, issues adjacentes bouclées, etc. On se pose beaucoup la question de savoir s’il faut entrer dans la nasse ou tenter de manifester à l’extérieur. Le problème c’est que dans la nasse, on ne peut rien faire, et hors de la nasse, on accrédite la version des « éléments en marge de la manifestation » des syndicats, et on est aussitôt pourchassés. Dès lors, la question qui se pose serait plutôt : le « cortège de tête » a-t-il un avenir ? Et sinon, c’est quoi la suite ?

Pour moi, ce que le « cortège de tête » a montré, c’est essentiellement la faiblesse des syndicats et la limite de ce qu’on a appelé jusqu’ici les « mouvements sociaux », qui semblent en fin de cycle. On est loin de 1995 : si le mouvement syndical et « citoyen » avait été aussi fort qu’en 1995, le « cortège de tête » n’aurait simplement pas pu se constituer. On ne va pas le regretter, mais pour autant le « cortège de tête » n’est peut-être pas à envisager comme l’avenir de ce dont les « mouvements sociaux » sont le passé, mais plutôt comme une conséquence momentanée de ce déclin. Il n’y a pas de « cortège de tête » sans « cortège de queue », et c’est le rapport entre ces deux éléments qui a constitué le premier dans sa nouveauté. Il faut un minimum d’accord ou de laisser-faire, et une bonne dose de débordement, de la part du « cortège de queue » pour que le « cortège de tête » existe, et, depuis la manif du 14 juin, ça n’est manifestement plus le cas. Les directions syndicales, dont les SO ont échoué à en finir avec les « casseurs », y parviennent aujourd’hui, avec l’aide de la Préfecture, et elles n’en sortent pas renforcées pour autant. Mais détaché du « cortège de queue », le « cortège de tête » n’est plus possible.

L’autre élément à prendre en compte pour apprécier la situation est la réponse violente de l’Etat, qui dépasse largement la prétendue « faiblesse » de l’équipe actuelle. Parce qu’ils sont peut-être faibles dans les sondages, mais en réalité ils n’ont pas bronché, et la loi est passée. La popularité et les sondages peuvent-être importants pour un gouvernement, mais l’Etat, en tant qu’il agit dans l’intérêt de la classe dominante, doit faire son travail. La loi Travail, c’est le début du plan d’austérité à la française, un plan d’austérité structurel, et cela va bien au-delà des gouvernements : la répression était toute prête et s’est exercée dès le premier jour parce qu’elle est indispensable, parce que l’Etat ne va plus céder sur rien. Face à ça, la capacité de négociation des syndicats est réduite à pas grand-chose, et la structure de plus en plus précaire et dispersée de l’emploi leur rend impossible toute réponse d’ampleur, comme on l’a bien vu au printemps. Face à quelque chose d’aussi possiblement fédérateur que la loi Travail, ce qu’on a vu c’est : pas de grève à effet notable à la SNCF ni à la RATP, pas de grève des enseignants, des blocages minoritaires, et un Martinez qui va draguer chez Nuit debout. A Paris la seule manifestation un peu apparente de la grève a été le blocage des déchetteries, qui a vite tourné court. Pour le reste : métro, boulot dodo as usual. Bref, le détail serait trop long à faire ici, mais là aussi, la propagande n’y change rien, ni les discours tonitruants autour du pays « pris en otage » (version médias) ou « paralysé » (version syndicats). Ayant échoué à faire barrage à la loi Travail par la grève et dans la rue, les syndicats envisagent aujourd’hui des recours juridiques, sans grand espoir de les faire aboutir.

Au printemps 2016, de nouveaux rapports de forces se sont mis en place, qui vont sûrement dominer la période à venir. Faiblesse des syndicats, « fermeté » de l’Etat, durcissement des rapports de classe et banalisation de l’émeute comme de sa répression laissent présager un avenir ou la manif « ballons-merguez » ne sera plus un « temps fort » que dans la langue de bois syndicale, et où les tensions sociales ne pourront se manifester que sous des formes d’emblée criminalisées. On pense aux émeutes de 2005, auxquelles le statut de « mouvement social » a été constamment refusé, et on se dit qu’une bataille idéologique s’annonce autour des luttes et de leur statut, une bataille sur leur qualification et leur légitimité même, comme autour de leur légalité, qui se déroulera entre les différents acteurs des luttes comme vis-à-vis des institutions, bataille dont la controverse autour des « casseurs » n’aura été qu’une amorce. Cette bataille idéologique prendra place sur un terrain où c’est moins à des « convergences » (comme disent les réformistes) ou à des « jonctions » (comme disent les révolutionnaires), qu’il faut s’attendre, mais bel et bien à des divisions et des conflictualités multiples, suivant toutes les lignes de fractures de cette société : travail précaire/travail stable, secteur public/secteur privé, centres villes/banlieues, « de souche »/« issus de », etc. Aucun front unitaire ne pourra se constituer, qu’on le veuille citoyen, radical ou ouvrier. Ce front unitaire était ce qui pensait encore pouvoir se constituer à chaque « mouvement social » : une remise en jeu de l’unité ouvrière, sous les habits neufs du citoyen. Le mouvement du printemps 2016 a démontré, bien malgré lui, l’impossibilité de maintenir cette fiction unitaire.

Les Nuit debout, les syndicats, et le « cortège de tête » se sont disputés, chacun à tour de rôle ou en même temps, cette représentativité totalisante dont la perspective est depuis la fin de l’ancien mouvement ouvrier purement utopique (sauf naturellement sous les auspices d’instances unifiantes bien réelles, comme l’Etat, sous la forme du nationalisme), et tous ont échoué, se brisant et se résorbant les uns dans les autres : Nuit debout débordée par les émeutiers, les syndicats se coupant d’eux pour conserver leur représentativité et se dévitalisant une fois ramenés à leur calendrier propre, les émeutiers ne pouvant se trouver un terrain d’action sans les syndicats et privés de la base arrière bienveillante des Nuit debout. Mais aussi, chacun a voulu emprunter à l’autre : les émeutiers empruntant à Nuit debout sa prétention à être un melting pot social sans dominante (l’éternelle litanie : précaires, travailleurs, syndicalistes, etc.), Nuit debout se donnant des airs révolutionnaires, les syndicats empruntant des méthodes « radicales » à travers les blocages, etc. Dans sa composition particulière limitée, comme mouvement de gauche et d’extrême-gauche (et au-delà de ses divisions internes manifestant celles d’une gauche en panne de programme et de perspectives), le mouvement du printemps 2016 a reproduit toutes les fracturations sociales au sein desquelles il existait, avec comme moteur général la répression et le refus de dialogue de l’Etat. Un mouvement de caractère massif ne limitera probablement pas ces divisions, mais les multipliera au contraire sur des fronts plus variés.

AC

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